L’Auteur
Autodidacte jusqu’au bout des ongles, je rappelle souvent, avec un sourire, que j’ai un « Bac-10 ». Mon parcours ? Un véritable patchwork, aussi varié qu’improbable. J’ai commencé par les saveurs sucrées, comme commis pâtissier, avant de servir dans quelques-uns des plus prestigieux palaces et restaurants parisiens : le Plaza Athénée, le Ritz ou encore le restaurant Laurent, pour ne citer qu’eux.
Par la suite, j’ai troqué les desserts et les lieux d’exception contre les colis, devenant coursier à travers les rues de Paris. J’ai ensuite travaillé près d’un an dans une pharmacie, puis surveillé les salles obscures des cinémas UGC et Gaumont. Puis, ayant enfin atteint l’âge requis par les assureurs pour conduire des voitures de prestige, je suis devenu chauffeur de grande remise, sillonnant la capitale avant de traverser l’Atlantique, deux ans plus tard, pour m’installer à New York.
Là-bas, j’ai découvert un tout autre univers. J’ai d’abord travaillé le bois pour un artisan bouddhiste, fabriquant notamment de petits autels de prière, puis effectué des travaux de menuiserie dans une importante entreprise de tee-shirts à Brooklyn. Plus tard, ma route m’a conduit vers une mission autrement plus délicate : recouvrer des loyers impayés pour une riche famille coréenne, auprès de restaurants ou de locataires parfois peu disposés à régler leurs dettes…
En septembre 1990, après dix-huit mois passés à New York et faute d’avoir pu obtenir durablement un visa de travail, je me suis retrouvé, presque malgré moi, de retour à Paris. Quelques mois plus tard allait se produire l’un des grands tournants de ma vie. À la recherche d’un emploi, je tentai de joindre Hubert Boukobza, le charismatique et énigmatique patron des mythiques du club, Les Bains-Douches. Mais une secrétaire s’obstinait à faire barrage. Après plusieurs tentatives infructueuses, il me fallut user d’un stratagème aussi improbable que culotté : un mouchoir placé devant la bouche, une voix artificiellement vieillie, et me voilà me faisant passer pour un proche d’Hubert afin qu’on me le passe enfin au téléphone. J’avais vingt-cinq ans et, sans cette petite supercherie, nos chemins ne se seraient peut-être jamais croisés. Quelques heures plus tard, le rendez-vous était pris. Cette rencontre allait ouvrir une aventure hors du commun : plus de sept années riches en expériences, ponctuées toutefois de pauses nécessaires, le temps pour moi d’explorer d’autres horizons moins intenses, tant l’exigence constante du personnage finissait parfois par m’épuiser.
Après cette expérience hors norme, alors que je ne savais pratiquement pas démarrer un ordinateur, je me suis lancé dans l’informatique et la modélisation 3D appliquée au domaine aérien. À force de travail, je suis devenu l’un des spécialistes français reconnus de cette discipline, au fil de huit années jalonnées de projets et d’articles de presse particulièrement élogieux. Puis un nouveau concours de circonstances m’a poussé vers un défi qui aurait pu sembler insensé quelques années plus tôt : devenir pilote de ligne. Une nouvelle vie, encore.
Devenu pilote de ligne, j’adorais ce métier et bénéficiais d’une situation professionnelle stable et rassurante. Pourtant, le début de l’année 2014 marqua un tournant dans mes réflexions. Un nouveau défi commença à s’imposer à moi : écrire cette histoire hors norme vécue aux côtés d’Hubert, une période si intense qu’elle continuait de me marquer profondément.
Ce nouveau projet bouillonnait de plus en plus dans ma tête pendant certaines escales prolongées, autour d’un verre en compagnie de l’équipage. Dans ces moments, je me surprenais à raconter des anecdotes de mes années passées dans le monde de la nuit aux côtés d’Hubert. Plus je partageais ces histoires, plus je me laissais envahir par une certaine nostalgie, au point de presque « oublier » l’univers structuré de l’aviation, alors même qu’à mon âge, il aurait été impensable de retourner travailler dans le tumulte des soirées se terminant à pas d’heure. Je ne tiendrais pas deux jours !
Dans mon entourage, et même parmi des personnes qui me connaissaient à peine, beaucoup ne cessaient de me pousser à écrire cette vie que j’avais menée dans l’univers de la nuit et du showbiz, affirmant chaque fois que tout cela était tout simplement incroyable et unique en son genre. Ils voyaient dans mon parcours des similitudes avec des films tels qu’Arrête-moi si tu peux, avec Leonardo DiCaprio, à la différence près que, dans mon cas, tout est vrai ! Ou encore, par moments, de grandes ressemblances avec le film français Intouchables…
C’est donc au début de l’année 2014, alors que je me prélassais au bord de la piscine de l’hôtel Intercontinental à Cancún, que je décidai de relever ce nouveau défi. Avec ma tablette posée sur les genoux et une page blanche devant moi, je commençai timidement à écrire, laissant les souvenirs affluer. À force de raconter plusieurs fois les mêmes histoires, les mots se faisaient de plus en plus fluides. Peu à peu, les pièces du puzzle s’emboîtaient. Je décidai d’en parler à Hubert, qui me répondit : « Ah ouais, super ! Envoie-moi ce que tu écris, je jetterai un œil ! » La pression montait et l’excitation était là.
Quelques semaines plus tard, lors d’une autre escale prolongée à Cancún, je dérogeai à une habitude bien ancrée. Plutôt que de savourer le silence pour me reposer au bord de la piscine, je décidai, presque sur un coup de tête, de brancher mes écouteurs pour écouter de la musique. Je sélectionnai une playlist proposée par le logiciel et, par un étrange hasard, le Best Of de Seal se lança, avec pour premier titre : Crazy. À ce moment précis, quelque chose de mystérieux se produisit. Tout me revint, presque dans les moindres détails ! J’en eus des frissons. L’inspiration me submergea et je me mis à écrire frénétiquement. Les titres des années 90 défilaient et chaque chanson réveillait en moi des souvenirs enfouis. Craignant d’oublier des scènes, des détails ou des noms de personnes, je me hâtai de prendre des notes sur des pages A4 en même temps que mes doigts dansaient sur le clavier de ma tablette. C’était comme si l’on m’avait subitement branché une prise dans le cerveau me reliant à ces années folles passées avec Hubert !
Très vite, alors que je n’en étais encore qu’aux balbutiements de mon projet d’écriture, le format livre me sembla déjà trop restreint. Je ressentais le besoin de quelque chose de plus puissant, capable de véritablement capturer l’intensité et les détails de chaque scène. Peut-être étais-je trop imprégné par certaines musiques qui me faisaient voir chaque détail comme dans un film de Michael Mann ou de Scorsese… À partir de là, je commençai à apprendre à écrire des scénarios pour le cinéma. Chaque scène se dessinait avec une clarté saisissante dans mon esprit, et les images apparaissaient aussi nettement que dans un film qu’aurait pu réaliser Olivier Marchal ou Luc Besson. Chaque morceau de musique de l’époque s’intégrait naturellement dans telle ou telle scène, apportant une profondeur authentique à mes souvenirs.
Lors de mes différentes escales, ou dès que j’étais à Paris, j’appelais Hubert pour lui donner de mes nouvelles et lui parler de l’avancée de l’écriture. En novembre 2014, entre deux vols, nous nous sommes retrouvés dans un bistrot en face de la Madeleine, après son passage chez Ardisson pour la sortie de son livre. Profitant de l’occasion, je lui fis remarquer que, de mon point de vue, il avait « loupé » ou peut-être, tout simplement, oublié certains détails. Sa réponse fusa : « Herrrrrvééé ! Ah ouais ?! Et toi, petit malin, qu’aurais-tu mis à la place ?! »
En 2017, de temps à autre, il me donnait rendez-vous au Café de Flore, simplement pour échanger et prendre un café. C’était l’une des rares périodes, depuis notre première rencontre vingt-sept ans plus tôt, où il fallait que j’y sois avant midi ! Après, c’était trop tard : il était en mode repos. Une situation curieuse… Environ un quart de siècle auparavant, c’était ma famille que je me dépêchais de retrouver avant midi après avoir passé une nuit sans sommeil, voire plus. Désormais, c’était un peu pareil : je devais me hâter avant midi, mais cette fois pour voir Hubert, et toujours sans avoir dormi de la nuit. La différence était que ma nuit blanche n’était plus due à une nuit de fête, mais à un vol transatlantique avec 350 passagers à bord et un équipage de onze personnes.
C’est lors d’un de ces rendez-vous au Flore que je vis, pour la toute première fois, Hubert dans un état qui m’émut profondément, lui qui, à une époque, avait incarné à mes yeux le luxe et tout ce qu’il pouvait représenter. Après avoir réglé la note au serveur, il me dit d’une voix grave, avec une certaine émotion : « Tontonnnn ! On s’appelle mon pote ! Et surtout, continue ! J’aime ce que tu fais ! Ne t’arrête pas surtout ! » Il me regarda en tentant de dissimuler un œil brillant, puis s’en alla dans la rue Saint-Benoît avec un sac Picard rempli de quelques courses. Déconcerté, je restai immobile quelques secondes à le regarder s’éloigner. Revenu à moi, je constatai que le voiturier m’attendait, tenant la portière de ma voiture ouverte.
Une fois installé à bord, je me surpris à laisser échapper quelques larmes, chose inhabituelle pour moi qui ne pleure « jamais ». Assis dans cette berline allemande, je me sentais soudain comme un « imposteur » dans cette limousine de sport. Lui qui avait possédé tant de belles choses dans sa vie, notamment de superbes voitures, avait surtout donné tant de joie et de moments inoubliables à des milliers de personnes. Le voir ainsi, dans cet état, presque sans rien, avec même quelques dents manquantes qu’il s’obstinait à me cacher lors de nos conversations, me choquait.
Soudain, un film se déroula à toute vitesse dans ma tête, passant en revue les années où nous avions travaillé ensemble. Tous ces moments incroyables, tous ces endroits où nous étions allés et où il semblait si fier de m’emmener. Les belles voitures noires, les odeurs de parfum, les tenues chics, les rires, les « Huuberrrt ! », les « Ça vaaa chééériie ?! » entendus partout, et ces scènes parfois surréalistes, presque indescriptibles, presque irracontables… Une rage monta en moi, me signifiant que je devais aller au bout de ce projet d’écriture. Pour lui ! Lui qui était devenu seul au monde, abandonné de tous, sauf de sa famille et d’une poignée d’anciens, dont Jean-Yves Le Fur. Lui qui avait passé sa vie à apporter de la joie à tant de gens ! Certes, comme j’entends déjà dire ici et là, les dernières années, notamment les années Jean-Luc Delarue, il avait sûrement lassé du monde avec ses frasques et avait trop déconné, c’est un fait. Cependant, par rapport à tous ces moments inoubliables qu’il avait également offerts à tant de gens, je trouvais la sentence cruellement disproportionnée. Ce jour-là, je ne savais pas que je ne le reverrais plus jamais.
Restaient encore quelques détails pour me mettre en parfaite condition. Hubert n’ayant eu que des Mercedes noires, je pris la décision de revendre l’Audi S7 que je possédais à ce moment-là afin d’acquérir une Mercedes. Mon but ? M’immerger encore davantage dans cette nostalgie des Bains avec Hubert et, qui sait, stimuler encore un peu plus ma mémoire. Rapidement, je trouvai le modèle parfait : un grand coupé quatre portes noir, aux vitres teintées. Une fois à l’intérieur, avec cette étoile brillant sur le volant, l’immersion commença à se préciser. Pour accentuer cette sensation, le soir venu, je pulvérisais du Creed dans la voiture avant de partir faire un grand tour dans Paris by night, malgré la fatigue après un long vol. L’effet était troublant. Alors que je roulais, j’avais parfois l’impression qu’Hubert était là, juste derrière moi. Par moments, je l’imaginais assis à l’arrière, regardant distraitement à gauche et à droite tout en recrachant la fumée d’une cigarette, la cendre prête à tomber sur sa veste. Ou encore au téléphone avec un : « Ça va chériiiie !? Bon, on se voit ce soir aux Bains alors ?! », ou plus simplement feuilletant un magazine, plongé dans ses pensées. Cette atmosphère achevait de me transporter à travers ces années, ravivant des souvenirs encore très vivaces des moments passés ensemble. L’effet recherché était bien là !
Après avoir considérablement avancé dans l’écriture de plusieurs scènes, y compris un teaser prometteur, je décidai enfin de partager quelque chose d’assez abouti avec Hubert. Le 14 février 2017, je lui envoyai un long extrait du script. Sa réponse, empreinte d’émotion, me toucha profondément : « C’est pas mal du tout, continu. Merci Hervé… » Cette réaction me remplit de joie, tant il semblait apprécier mon travail. Recevoir ce retour de la part de cet homme, autrefois personnage incontournable des nuits parisiennes et proche des plus grandes stars, me toucha d’autant plus qu’avec lui, rien n’était jamais gagné d’avance. Je lui répondis en lui joignant une photo de la plage de l’hôtel à Cancún : « Mon Hubert ! Ton transat est réservé ! » Il répondit avec enthousiasme : « Ah oui, la prochaine fois, je viens avec toi !!! » Cette complicité retrouvée renforça ma détermination à poursuivre ce projet avec encore plus de passion et de dévouement.
Plus tard, un soir où je ne trouvais pas le sommeil, perturbé par un énième décalage horaire, je me retrouvai à errer sur YouTube, passant de vidéo en vidéo, comme je le fais parfois pour trouver le sommeil. Par un étrange hasard, je tombai sur les vidéos d’un certain Akram. Un nom qui résonna immédiatement en moi. Ce nom, je le connaissais. Mon esprit fouilla dans le passé, remontant le fil des souvenirs. Mais bien sûr : Akram Ojjeh. Ce nom évoquait tant de choses pour moi. Serait-ce son fils ? Le fils de ce richissime homme d’affaires, ancien client de la maison Chabé pour laquelle j’avais travaillé comme chauffeur. Akram Ojjeh, cet homme que j’avais eu l’occasion de conduire lors de mes débuts, probablement lorsque son chauffeur privé était absent, et qui possédait cette prestance, cette aura qui imposait le respect.
Intrigué, j’effectuai une recherche rapide et la confirmation ne tarda pas à apparaître : oui, c’était bien son fils. Une onde de nostalgie me traversa, comme si un lien ténu mais puissant venait d’être renoué avec ce passé qui semblait pourtant si lointain de ma vie de pilote de ligne.
Le hasard ne s’arrêta pas là. Quelques minutes plus tard, je tombai sur un autre youtubeur, GMK, un jeune homme vivant à Monaco qui partageait lui aussi sa passion pour les voitures de luxe à travers des vlogs. Et là encore, je fus captivé. Il y avait quelque chose dans leurs récits, dans leur manière de raconter, dans leur passion dévorante, qui m’interpellait profondément. Tout cela ravivait en moi des souvenirs de cette vie vécue aux côtés d’Hubert et de toutes ces histoires que je n’avais jamais racontées. Notamment lorsque, dans certaines de ses vidéos, Akram était seul dans l’une de ses voitures, de nuit, roulant dans les rues et les avenues des beaux quartiers. En observant cette ambiance nocturne typiquement parisienne défiler en arrière-plan, les halos dorés des lampadaires se reflétant sur la carrosserie de la voiture, je retrouvais une atmosphère que je connaissais trop bien. Je l’avais vécue tant de fois. J’adorais cela.
Petit à petit, une évidence se renforça. C’était comme si ces vidéos, ces récits, ces rencontres virtuelles me renvoyaient un signe, un rappel que je ne pouvais plus ignorer. Le projet existait déjà depuis plusieurs années, mais il fallait désormais aller plus loin, continuer à raconter cette vie au milieu du monde de la nuit, la partager et la transmettre pour que ces souvenirs ne se perdent pas. Il fallait aller jusqu’au bout.
Hélas, avec mon travail et le peu de temps dont je disposais, il m’était difficile de mener les démarches indispensables pour rencontrer des producteurs susceptibles d’être intéressés par cette histoire. Face à cette réalité, je pris la décision de tout réécrire sous la forme d’un roman.
La tâche qui m’attendait était colossale. Il ne s’agissait pas simplement de reprendre mes scripts et d’en modifier la présentation, mais de reconstruire entièrement le récit : transformer des scènes pensées pour l’image en narration, donner corps aux décors, aux sensations, aux silences, aux pensées, créer des transitions, développer ce qu’une caméra aurait montré en quelques secondes. Et, comble de l’ironie, je me lançais dans cette entreprise alors que je ne suis moi-même quasiment pas lecteur ! Il me fallait donc apprendre, presque à partir de rien, à raconter par les mots ce que, jusque-là, j’avais toujours imaginé en images. Des années de travail allaient être nécessaires pour transformer ce scénario en véritable roman.
En mars 2023, ma trajectoire s’est brutalement interrompue. Un infarctus sévère m’a contraint à cesser mon activité de pilote de ligne et, du jour au lendemain, à poser les commandes. Après une vie passée à repartir, à changer de métier, à courir d’un projet à l’autre et d’un continent à l’autre, il a fallu accepter l’arrêt, la convalescence et ce rythme nouveau imposé par le corps. Le choc n’a pas été seulement physique. Être pilote était devenu une part de mon identité ; me retrouver soudain éloigné du cockpit m’a obligé à regarder autrement le temps qui passait et tout ce que je remettais encore au lendemain.
Cette parenthèse forcée a pourtant ouvert un espace inattendu. Pendant la convalescence, j’ai pu revenir au manuscrit avec une urgence différente. Écrire n’était plus seulement replonger dans la nostalgie : c’était transmettre pendant qu’il en était encore temps. Je n’ai pas quitté l’aviation pour autant ; elle m’a conduit vers une autre forme de transmission, comme instructeur. Et aujourd’hui, en 2026, ce premier volume est enfin achevé. La suite, elle, a déjà commencé à prendre forme…
Hervé R. Janin